Révolution dans les missions mondiales (Page 27 / 31)

Un e-book de K. P. Yohannan

La vision des âmes perdues de l'Asie

Beaucoup d'occidentaux ayant le souci des missions, ont grandi en entendant cette phrase classique : « Envoyez des américains » (ou anglais, canadiens, australiens, néo-zélandais, etc.).

Jamais personne ne leur a demandé de considérer d'autres options mieux adaptées aux nouvelles conditions géopolitiques. Certains n'aiment pas trop m'entendre dire que les histoires racontées par les missionnaires occidentaux concernant les difficultés qu'ils ont connues dans leur ministère infructueux sont la preuve que leurs méthodes sont dépassées et inadéquates.

Mais le plus gros obstacle pour la plupart des occidentaux est l'idée que, quelqu'un venant d'ailleurs, puisse faire mieux qu'eux. Des questions concernant nos méthodes et les garanties de responsabilité financière, bien que sincères et bien intentionnées dans la plupart des cas, émanent parfois d'un profond sentiment de méfiance et de préjugés.

Au cours d'un de mes voyages sur la côte ouest, on m'a demandé d'assister à une réunion du comité de missions d'une Église qui soutenait 75 missionnaires américains. Après avoir partagé ma vision concernant les missionnaires natifs, le président du comité a dit : « On nous a déjà demandé de soutenir des missionnaires indigènes, mais nous n'avons pas encore trouvé de manière satisfaisante pour que ces missionnaires rendent compte de ce qu'ils font avec l'argent que nous leur envoyons et du travail qu'ils effectuent. »

Je sentais que cet homme parlait pour tous les membres du comité. J'étais impatient de lui répondre. La question de responsabilité est l'objection que l'on soulève le plus souvent lorsque le sujet du soutien des missionnaires natifs du tiers-monde est abordé, et je comprends cela. En effet, je suis d'avis qu'il est extrêmement important qu'il y ait suffisamment de vérifications dans toutes les branches du ministère. Une bonne administration l'exige.

J'ai donc expliqué de quelle manière nous traitons le sujet. « Pour s'assurer que les gens puissent bien rendre des comptes, il faut établir des normes par lesquelles on évaluera leurs performances. Mais quels critères devons-nous utiliser? Le rapport de vérification des comptes que les missionnaires nous soumettent annuellement est-il suffisant pour évaluer s'ils ont fait bon usage de l'argent que nous leur avons envoyé? »

Et puis, j'ai soulevé d'autres questions : « Et qu'en est-il des églises qu'ils bâtissent et des autres projets qu'ils ont entrepris? Devraient-ils être jugés selon les modèles et les buts prescrits par un siège social ou une dénomination? Et qu'en est-il des âmes qu'ils ont gagnées et des disciples qu'ils ont formés? Existe-til une dénomination qui a des critères pour les juger sur ces points? Existe-t-il des normes pour évaluer leur style de vie sur le terrain ou les fruits qu'ils produisent? Dans laquelle de ces catégories ces missionnaires devraient-ils être tenus responsables? »

Ceux qui étaient auparavant installés bien confortablement sur leur chaise étaient maintenant penchés vers l'avant. Je venais d'aborder un sujet qu'ils n'avaient encore jamais considéré. J'ai repris :

« Exigez-vous des missionnaires américains que vous envoyez outre-mer de vous rendre des comptes? Quels sont les critères auxquels vous vous êtes référés dans le passé pour vous assurer d'un bon usage des centaines de milliers de dollars investis qui servent encore à soutenir ces missionnaires aujourd'hui? »

J'ai regardé le président, dans l'attente d'une réponse. Il a prononcé quelques phrases maladroites avant d'admettre qu'il ne leur était jamais venu à l'idée d'obliger que les américains rendent compte de leurs dépenses.

« Le problème, ai-je expliqué, n'en est pas un de responsabilité, mais bien de préjugés, de méfiance et de sentiments de supériorité. Ce sont ces questions qui font obstacle à l'amour et au soutien de nos frères au tiers-monde qui œuvrent pour gagner les leurs à Christ. » Puis, j'ai enchaîné avec cette illustration :

« Il y a trois mois de cela, je suis allé en Asie pour rendre visite à quelques frères que nous aidons financièrement. Dans un pays, j'ai rencontré un missionnaire américain qui, durant quatorze ans, a travaillé à élaborer des programmes sociaux pour sa dénomination. Il était venu dans ce pays avec l'espoir d'y établir son centre missionnaire et il y est parvenu. Assis près de la barrière de son complexe missionnaire, était un homme armé d'un fusil. Le complexe était entouré de plusieurs bâtiments et d'au moins cinq ou six voitures importées. Le personnel portait des vêtements occidentaux et une servante s'occupait d'un enfant des missionnaires. La scène me rappelait un roi vivant dans un palais entouré de domestiques qui se chargent de ses moindres besoins. Au cours de mes 18 années de voyages, j'ai vu cette scène à maintes reprises.

« Dans mes conversations avec quelques missionnaires asiatiques, j'ai appris que ce missionnaire et ses collègues vivaient en effet comme des rois avec leurs serviteurs et leurs voitures. Ils n'avaient aucun contact avec les pauvres habitants des villages avoisinants. L'argent de Dieu est investi dans des missionnaires comme eux, qui jouissent d'un style de vie dont ils ne pourraient pas bénéficier aux États-Unis, c'est-à-dire une vie d'homme riche, séparé par l'économie et la distance des missionnaires natifs marchant pieds nus, vêtus pauvrement, même selon leurs propres critères, et parfois privés de nourriture pendant plusieurs jours. Ces aborigènes sont, à mon avis, les véritables soldats de la croix. Chacun de ces frères que nous soutenons a établi une Église en moins de douze mois, et d'autres en ont fondées vingt en trois ans. »

J'ai relaté un autre incident qui s'est produit dans mon pays natal de l'Inde. Bien que l'Inde soit fermée aux nouveaux missionnaires, quelques missionnaires occidentaux y vivent déjà depuis un bon moment, et leur dénomination réussit encore à faire entrer de nouveaux professionnels, tels que des médecins et des enseignants. Je suis allé dans un hôpital où travaillent quelques-uns de ces médecins missionnaires et leurs collègues.

Ils vivent tous dans des « châteaux miniatures » richement meublés. L'un d'eux a douze serviteurs au service de sa famille; un s'occupe du jardin, un autre de la voiture, un autre prend soin des enfants, deux font la cuisine, un s'occupe des vêtements de la famille, et ainsi de suite. De plus, en huit ans, ce missionnaire n'a gagné aucune âme à Christ ni établi une seule Église.

« Quels critères, ai-je osé demander, ont servi de référence à ces deux dénominations pour évaluer ces hommes et leur demander de rendre des comptes? Dans une autre ville, il y a un hôpital dont la construction a coûté des millions de dollars et encore des millions ont été versés pour payer les américains et les européens qui y travaillent. En 75 années, pas une seule Église néo-testamentaire n'y a été implantée. Quelqu'un a-t-il seulement demandé qu'on justifie de telles dépenses infructueuses?

« Ces histoires ne sont pas des cas isolés. Durant mes 18 années de voyages en Asie, je n'ai cessé de rencontrer des missionnaires qui vivent nettement au-dessus des moyens du peupleparmi lequel ils œuvrent. Les indigènes qui travaillent avec eux sont traités comme des serviteurs et vivent dans la pauvreté, tandis que ces missionnaires vivent dans le luxe. »

J'ai comparé ces exemples à ce que font les natifs.

« Vous vous souvenez de l'illustration d'un hôpital de plusieurs millions de dollars et de l'absence d'églises? Eh bien, il y a quatre ans, nous avons commencé à aider un missionnaire natif et ses 30 camarades de travail qui ont instauré une mission à quelques kilomètres seulement de l'hôpital. Aujourd'hui, 349 personnes travaillent avec lui et des centaines d'Églises ont été fondées. Un autre missionnaire, un de ses collègues, a implanté trente Églises en trois ans. Où vivent ces frères? Dans de minuscules huttes, tout comme les personnes parmi lesquelles ils œuvrent. Je pourrais vous relater des centaines d'histoires illustrant le fruit que produisent de telles personnes dévouées. C'est comme si l'on rédigeait le livre des Actes une seconde fois.

« Vous voudriez que les missionnaires natifs vous rendent des comptes pour l'argent que vous leur donnez? Souvenez-vous que Jésus a dit :

18 Car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent : Il a un démon. 19 Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et ils disent : C'est un mangeur et un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie. Mais la sagesse a été justifiée par ses oeuvres.

« Les fruits, leur ai-je fait remarquer, constituent la véritable base d'évaluation. Jésus a dit : “C'est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez.” Paul a dit à Timothée de faire deux choses de sa vie, qui, à mon avis, sont des critères d'évaluation bibliques. Paul a dit à Timothée de faire attention à sa manière de vivre et de bien s'occuper du ministère qui lui avait été confié. La vie du missionnaire constitue le véhicule de son message. »

Trois heures s'étaient écoulées sans qu'on entende un son dans la pièce. Je sentais qu'ils m'autorisaient à continuer.

« Vous m'avez demandé comment faire pour que nos missionnaires vous rendent des comptes. Mis à part tout ce que je viens de vous dire, Gospel for Asia a en effet des marches à suivre bien précises pour assurer que nous administrions bien l'argent et les occasions qui nous sont confiés par le Seigneur. Mais nos exigences reflètent une perspective et une façon de diriger la mission, bien différentes des vôtres.

« Premièrement, Gospel for Asia croit que ceux que le Seigneur appelle doivent le servir et non se faire servir. Nous menons, parmi les pauvres et les démunis d'Asie, une vie ouverte et exemplaire. Que nous respirions, dormions ou mangions, nous sommes conscients des millions de perdus que le Seigneur nous ordonne d'aimer et de secourir. »

Après cela, j'ai expliqué de quelle manière Dieu atteint les perdus, non pas par des programmes, mais par des personnes qui lui sont dévouées et qu'il utilise comme des vaisseaux pour oindre le monde. « Nous accordons donc la plus grande importance à la manière dont les missionnaires et leurs dirigeants vivent. Il y quatre ans de cela, nous avons commencé à soutenir un frère qui vivait avec sa famille dans une petite maison de deux pièces. Sa femme et lui, avec leurs quatre enfants, dormaient sur un tapis sur le plancher de béton.

« Récemment, au cours d'une visite en Inde, j'ai vu qu'il vit au même endroit, qu'il dort sur le même tapis, malgré que son équipe soit passée de 30 à 349 ouvriers. Il gère des centaines de milliers de dollars pour maintenir son ministère, et pourtant, il n'a rien changé à son style de vie. Les frères qu'il a attirés dans le ministère sont prêts à mourir pour Christ parce qu'ils ont vu leur leader se donner entièrement à lui de la même manière que l'apôtre Paul l'a fait.

« En Occident, les gens admirent les hommes riches et puissants. En Asie, mon peuple recherche des hommes comme Gandhi qui, afin d'en inspirer d'autres à l'imiter, a tout abandonné pour vivre comme le plus pauvre des pauvres. L'obligation de rendre des comptes commence par la vie du missionnaire.

« Le deuxième critère que nous considérons est le fruit que produit cette vie. Notre investissement se convertit en vies transformées et en églises fondées. Que pourrions-nous espérer de mieux?

« Quand un missionnaire occidental va œuvrer dans les pays du tiers-monde, il trouve habituellement des indigènes pour le suivre. Mais trop souvent, ces derniers se font prendre dans le jeu des caractéristiques des dénominations. On attire ceux qui nous ressemblent. Les dirigeants de missions qui vont dans d'autres pays et s'installent dans des hôtels cinq étoiles, attirent des soi-disant leaders natifs qui sont comme eux. Dans ces cas, malheureusement, ce sont les soi-disant leaders natifs que l'on accuse d'avoir gaspillé et mal utilisé d'importantes sommes d'argent, alors qu'ils n'ont fait que suivre l'exemple de leurs homologues occidentaux. »

Une fois de plus, je me suis adressé au président : « Avez-vous examiné la vie des missionnaires américains et les ministères que vous soutenez? Je crois que vous vous rendriez compte que très peu d'entre eux prêchent réellement la Bonne Nouvelle de Christ, mais participent plutôt à une sorte de programme social. Si vous appliquiez les principes bibliques que j'ai mentionnés, je doute que vous n'en supportiez plus qu'une poignée d'entre eux. »

Puis, me tournant vers le comité, je leur ai suggéré de s'évaluer eux-mêmes.

« Si vous n'êtes pas totalement consacrés à Christ, vous n'êtes pas qualifiés pour faire partie de ce comité. Cela veut dire que vous ne pouvez utiliser votre temps, vos talents et votre argent comme bon vous semble. Si vous le faites en pensant que vous pouvez toujours aider à diriger le peuple de Dieu à atteindre le monde perdu, vous trompez Dieu. Vous devez évaluer chaque dollar que vous dépensez et toutes autres choses que vous faitesà la lumière de l'éternité. Votre façon de vivre, à vous tous, est là où nous commençons notre croisade pour rejoindre les gens perdus de ce monde. »

J'ai eu le plaisir de constater que le Seigneur parlait à plusieurs d'entre eux. Il y avait des larmes et un sentiment de la présence de Christ parmi nous. Cela n'a pas été facile de leur parler ainsi et j'étais heureux que tout soit fini. Mais il fallait que je sois fidèle à l'appel de Dieu sur ma vie pour partager la vision des âmes perdues de l'Asie aux frères et sœurs chrétiens de l'Occident qui ont le pouvoir d'aider.

Photo de K. P. Yohannan
Pasteur

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